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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 03:13

Le mythe de l'Islam modéré

par Steven A. Cook pour la revue Foreignpolicy.com

Article publié en Juin 2008

Titre original : The Myth of Moderate Islam

 

 

Prolégomènes:

Face aux menées violentes des groupes terroristes de toute origine, et à la progression sans cesse attestée de la menace qu'ils font peser (il est de plus en plus question de l'éventualité du transfert d'éléments nucléaires à des groupes téléguidés par l'Iran), l'Occident cherche laborieusement des solutions. L'auteur de l'article qui suit montre que la ligne de partage entre les musulmans modérés et radicaux est si floue et subjective que l'on ne peut pas mener une politique anti terroriste sérieuse en se fondant sur cette distinction. Il propose une approche pragmatique qui s'interdirait de rechercher dans les débats théologiques entre musulmans le moyen de séparer le bon grain de l'ivraie.

 

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Soutenir la modération dans tout ce qui a trait à l'islam semble aller de soi ; mais malheur au responsable politique qui essaye de transformer une idée plausible en stratégie réalisable.

 

De toutes les thérapeutiques proposées pour traiter les nombreux fléaux qui affligent le Moyen-Orient, il en est un qui rencontre l'assentiment général : renforcer l'Islam modéré.

 

Voila qui semble éminemment rationnel. Si l'extrémisme islamique est le problème, l'Islam modéré doit être la solution. Il s'ensuit que les gouvernements occidentaux sont requis de trouver comment donner aux modérés plus de pouvoir et comment encourager les extrémistes à se faire plus modérés. Si l'on autorise les islamistes à participer à la vie politique et à détenir du pouvoir, leur argumentaire s'évanouit, et ils ont moins de raisons de se radicaliser. En outre, l'exercice journalier des tâches courantes du gouvernement contraindrait même les groupes les plus extrêmes à s'occuper davantage de combler les nids de poule que de détruire le grand Satan.

 

Mais cette croyance est complètement erronée. Il est impossible de se mettre d'accord sur une définition opérationnelle du mot "modéré," mais de plus, il y a bien peu de preuves que les extrémistes deviennent vraiment modérés quand ils assument le pouvoir.

 

Prenons par exemple le cas du Hezbollah. L'organisation chiite fournit des services comme l'éducation et la santé à la population du sud de Beyrouth et du sud- Liban comme le ferait un État. Cette organisation, qui a des représentants au parlement libanais depuis 1992, a souvent montré un degré étonnant de pragmatisme. Elle a participé en mai 2005 à une alliance électorale avec plusieurs de ses adversaires pour maximiser ses scores électoraux dans des arrondissements cruciaux. Or, à peine quelques mois plus tôt, pendant le "soulèvement de l'indépendance" du Liban qui a bouté l'allié du Hezbollah, la Syrie, hors du Liban, l'organisation affaiblissait l'unité nationale.

 

Mais au printemps, le Hezbollah a révélé à quel point il reste un groupe militant. Ses cadres ont pris le contrôle de Beyrouth-ouest et fait étalage de leur force pour bien prouver que le groupe n'avait pas l'intention de renoncer à ses armes. Le pouvoir politique du Hezbollah est basé pour l'essentiel sur l'idée puissante "de la résistance nationale" à l'agression israélienne. Si le Hezbollah désarmait, il ne serait pas différent des factions politiques innombrables du Liban qui se bousculent pour prendre l'avantage sur les autres. C'est précisément le militantisme de l'organisation qui fournit au Hezbollah un avantage politique significatif sur ses rivaux. Pourquoi y renoncer ?

 

On peut dire la même chose du Hamas. Deux ans après sa victoire électorale, une année après sa prise de contrôle de Gaza par la force, et en dépit des tensions et des déchirures avérées dans cette organisation, il y a peu de raisons de penser que le groupe islamiste palestinien se soit modéré. Le signe le plus clair d'un changement de la vision du Hamas aurait été qu'il accepte les conditions de la communauté internationale. Mais pourquoi le faire ? Si le Hamas acceptait le droit d'Israël d'exister, renonçait à la lutte armée, et honorait les accords existants entre Israël et l'Autorité Palestinienne, il cesserait d'être le Hamas et ne deviendrait en réalité que l'ombre de son rival, le Fatah. Les islamistes n'ont pas seulement battu le Fatah sur le champ de bataille, mais – et c'est plus important-, ils ont également répandu un récit qui a eu du succès sur l'inutilité du dialogue avec Israël. Dans la politique palestinienne, satisfaire les exigences internationales n'est pas vraiment censé.

 

Il y a un autre argument courant mais fallacieux sur l'islam modéré. Il prétend que si on donnait plus d'audience aux voix de la modération, les idéologies extrémistes d'Al Qaeda et d'autres groupes recruteraient moins d'adhérents. Bien que cela semble raisonnable, bonne chance à qui tente de la définir."

 

Prenons le cas du cheikh Youssef al-Qaradawi, une star de TV influente dans le monde arabe. Son émission hebdomadaire sur Al-Jazeera, la Charia et la vie, attire des millions de téléspectateurs. Qaradawi a adopté des positions de progrès sur la loi sur la famille, sur le statut des femmes et la réforme politique. Il a récemment dit aux fonctionnaires du gouvernement égyptiens de "moins prier" pour améliorer leur productivité. Beaucoup d'Arabes le considèrent comme résolument modéré. Pourtant le cheik a également donné sa caution théologique aux attentats-suicide contre les Israéliens, arguant du fait que puisque tous les Israéliens servent comme militaires à un moment ou à un autre, ce sont tous des cibles légitimes. Il est difficile de croire que les observateurs qui appellent au soutien de l'Islam modéré ont Qaradawi en tête.

 

Ou alors prenons le cas de Ali Akbar Hashemi Rafsanjani. À l'intérieur du Beltway, au Moyen-Orient beaucoup de mains se lèvent, avec bonne conscience dans l'espoir que l'ayatollah et ancien président gagne la prochaine élection présidentielle iranienne. Bien sûr, il fait figure de modéré par rapport au candidat sortant, Mahmoud Ahmadinejad. Mais Rafsanjani est le type qui a supplié dans le passé les Iraniens de tuer des Occidentaux là où qu'ils pourraient en trouver, déclarant, "il n'est pas difficile de tuer des Américains ou des Français. Il est un peu difficile de tuer [des Israéliens]. Mais il y a tellement [d'Américains et de Français] partout dans le monde."

 

Cependant, s'il y a un problème pour définir l'Islam modéré, le parti turc pour la Justice et le Développement (AKP) l'illustre parfaitement. Ce parti semble être le parangon de l'islamisme modéré. Il a entrepris un train de réformes et fondé son héritage politique sur l'entrée d'Ankara dans l'Union européenne. Cependant, les archi laïcs de Turquie et un certain nombre d'observateurs occidentaux honnêtes considèrent ce parti avec une profonde suspicion. Citant l'initiative récente de l'AKP pour supprimer l'interdiction de porter le voile dans les universités financées par l'État comme l'exemple le plus révélateur, ils affirment que le véritable ordre du jour de ce parti est d'islamiser la société turque. Quel parti les États-unis doivent-ils prendre dans ce cas ?

 

Comme les critères qui caractérisent "un modéré," sont follement différents, les responsables politiques tournent en rond quand ils essaient de déterminer qui est un modéré, digne de soutien, et qui ne l'est pas. Le modéré de l'un est le radical de l'autre, et le modéré d'une autre personne n'est qu'un dindon de l'Occident. Définir une politique fondée sur le soutien à l'Islam modéré c'est rechercher les complications.

 

Une position plus astucieuse consiste à éviter tout à fait les discussions théologiques. Comme avec toutes les grandes croyances, il y a des discussions houleuses entre des groupes en concurrence au sein de l'Islam sur l'interprétation appropriée des textes sacrés et le rapport entre la religion et la politique. C'est parce que ces arguments sont opaques pour les étrangers que les responsables politiques doivent résister à la forte envie de s'en mêler. Comme la modération est dans le regard que porte le spectateur, Washington ne doit pas avoir de test idéologique définitif pour déterminer contre qui il souhaite s'engager. Les responsables politiques doivent plutôt s'efforcer d'identifier ceux qui peuvent contribuer à apporter des solutions pragmatiques aux nombreux problèmes que nous rencontrons dans la région, qu'ils soient des "modérés" ou pas.

 

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Steven A. Cook est le membre de Douglas Dillon au Conseil sur les relations internationales. Il est l'auteur de Détenir le pouvoir sans l'exercer : le développement militaire et politique de l'Égypte, de Algérie, et de la Turquie (Baltimore : Johns Hopkins University Press, 2007).

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Published by Utopia-666 - dans Religion - دين
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commentaires

LE PEN MARINE 26/12/2013 20:29


Voix dans la tête depuis 3 ans qui commencent à 51 ans et qui
contredisent à chaque pensée = espion. Bonjour les examens !

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