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20 août 2010 5 20 /08 /août /2010 01:27

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Autrefois, la misère pesait sur les gens de la montagne. Les saisons y étaient âpres, brûlantes en été, glaciales en hiver. Et il semblait que la terre soit de roc où se brisait le soc de la charrue. Il fallait, pour bêcher son jardin, la pioche plutôt que la pelle tant il y avait de pierres dures sous une herbe tenace qui dévorait l'engrais. Et, avec la pauvreté du sol, vient la misère.

Et les saisons chaudes ou froides sont cruelles aux pauvres.

Aussi, les gens quittaient-ils la montagne les uns après les autres pour s'en aller habiter la vallée ou plus loin encore. On voyait, d'un jour sur l'autre, des familles entières saluer gravement leurs voisins et puis descendre. Certains ne remontaient jamais.

Et c'est un temps oublié des hommes mais ils ont peut-être grand tort car le temps a la mémoire longue, surtout le temps de la misère.

C'est en ce temps qu'eurent lieu les épousailles de Julien et Margot.

On se passa du curé qui était trop loin et demandait trop d'argent et aussi du maire qui ne demandait pas d'argent mais vivait dans une ville trop éloignée pour qui n'a qu'une seule paire de souliers et va sur ses pieds.

Tout de même, il y eut de belles noces. Et certains qui étaient descendus dans la vallée remontèrent pour l'occasion avec des paniers pesants de victuailles. De cadeaux qui ne se mangent pas, il n'y en eut pas. Quand on a peu, presque tout ce qui ne fait pas ventre est du superflu.

Julien et Margot étaient tous deux orphelins. Aucun père n'offrit un couteau neuf à Julien. Aucune mère ne prépara une robe neuve pour Margot.

Mais on dansa toute la nuit et Julien et Margot s'aimèrent juste avant l'aube. Ils écoutèrent ensemble les oiseaux chanter le retour de la lumière. Et puis Julien descendit avec les autres.

Il avait trouvé du travail au loin. Peut-être comme ramoneur, peut-être comme soldat de fortune, il ne le dit pas précisément. C'était un garçon de la montagne, un peu secret même dans le rire ou le plaisir.

Margot demeura.

Le premier mois, le facteur monta tout exprès pour lui porter un mandat. C'était une grosse somme, plus d'argent que Margot n'en avait vu dans toute sa vie. Elle en cacha la plus grande part en prévision du retour de Julien.

Le second mois, il y eut plus d'argent encore et elle le mit en entier dans la cache du mur de la chambre avec le tissu, les aiguilles, les bonbons ou le chocolat que lui amenaient ceux qui montaient de temps à autre rendre visite à leurs familles.

Elle avait peu de besoins. Elle ne quittait pas la montagne et guère la maison où était la chambre. Et puis il n'y eut plus de familles dans le voisinage. Tout le monde était parti, sauf elle.

Le troisième mois et le quatrième et le cinquième et le sixième, le facteur apporta l'argent, en quantité chaque fois croissante. Il raconta à Margot qu'on disait d'elle en bas, dans la vallée, qu'elle était riche, que Julien était devenu millionnaire quelque part, loin à l'étranger. Le curé parlait de plus en plus de mariage devant Dieu et non plus devant les étoiles, comme si c'était une chose d'importance.

Le facteur montra à Margot sur une carte qu'il avait où pouvait se trouver Julien. Il désignait un lieu en dehors de la carte en expliquant que Julien envoyait ses mandats d'au-delà des mers. Margot regardait avec avidité le vide sous l'index. Elle ne savait pas lire et essayait d'imaginer la mer en lui donnant les cheveux blonds et le front têtu de son amour.

Le septième mois, il y eut un mandat si considérable que le facteur dit que, selon la loi et les règlements, il n'aurait pas dû transporter l'argent avec lui. Il était venu avec un homme armé qui regardait Margot avec un appétit qui la faisait se crisper de dégoût mais elle souriait bravement, en vraie fille de la montagne.

Cet homme dit à Margot que ce n'était pas prudent de garder tant d'argent chez elle dans une si jolie maison aussi isolée. Margot lui répondit qu'elle mettait le bien de son Julien sous la protection des terribles génies de la montagne et il rit. Le facteur ne rit pas, lui, car il vivait depuis longtemps dans ce pays et savait que les génies de la montagne sont vraiment terribles pour ce qui est de garder l'argent qu'on leur confie.

Pourtant, Margot acheta son fusil à l'homme qui la regardait comme une chose qu'on mange. Avec du bel argent, elle lui acheta le fusil ainsi que toutes les cartouches qu’il avait sur lui. Il lui montra comment s'en servir. Elle tira sur une pierre, la manqua, et l'homme dit qu'un voleur serait plus difficile à toucher. Margot dit qu'elle atteindrait un voleur sans peine car il lui coûterait moins de regrets qu'une pierre dans son jardin. Le facteur ajouta que le Julien de Margot avait la réputation d'un homme peu commode et prompt à défendre son honneur comme tous ces montagnards.

Margot sourit en attendant appeler son Julien un homme.

Le huitième mois, il n'y eut rien, pas de mandat, mais le facteur monta tout de même pour dire à Margot qu'elle devrait descendre dans la vallée, au chaud, que sa famille et lui seraient heureux de l'accueillir, surtout dans son état.

Margot refusa en riant car elle pensait que pas de mandat signifiait le retour proche de Julien.

« Et nous sommes riches, mon petit homme », songeait-elle toute heureuse, « j'ai bien gardé ton bien ».

À la fin du huitième mois, ce fut l'homme au fusil qui monta voir Margot pour lui annoncer que la mairie avait reçu un avis de décès.

Margot lui demanda ce que c'était que cela. Elle tenait son fusil chargé sur ses bras depuis qu'elle avait vu venir cet homme qui lui expliquait avec un air de fausseté que Julien était mort en terre étrangère. Il ajoutait que ne l'ayant pas épousé devant le maire ni même à l'église, ce qui vaut aussi pour les lois des gens civilisés, elle n'était pas sa veuve.

Margot gardait les yeux secs et pas un frémissement de son visage ne prouvait qu'elle avait compris les paroles de l'homme. Il dit qu'il ne venait la prévenir que par pure bonté et parce qu'il lui portait de l'intérêt malgré son état.

Il demanda à boire et entra dans la maison. Il la complimenta sur la propreté de la cuisine mais plus encore sur sa beauté et sa jeunesse. Il raconta qu'il était garde champêtre, un personnage officiel avec une assez bonne paie et aussi croque-mort, ce qui amenait d'assez bons revenus, et encore tailleur de pierre et qu'il était l'auteur de deux des saints de l'église, ce qui lui avait valu un assez joli magot.

Margot lui dit « Viens voir avec moi ! » et elle ouvrit la porte de la chambre. Il avança d'un air content.

Sur le lit était couchée une grosse souche de taille humaine et grossièrement sculptée à la ressemblance d'un homme.

 

- Je veux une vraie statue, dit Margot. Je te dirai comment, ce sera facile avec ma mémoire et tes mains. Je te paierai, je suis riche. Mais tu dois faire prévenir ta famille car tu ne repartiras pas avant d'avoir fini.

- C’est là chose impossible, dit l'homme, j'ai trop d'ouvrage en bas mais je pourrai sculpter pour toi dans mon atelier si nous sommes d'accord sur la somme.

 

Mais Margot ne parut point l’écouter vraiment.

 

- La somme sera celle que tu voudras, dit-elle, mais il faut que cela soit fait ici car il y a cette grande pierre levée qui sert de borne au bout du jardin. À deux, nous pourrons l'amener dans la chambre mais guère mieux. Il te faut tes outils et de bonnes provisions car tu dois manger beaucoup et gras. Va chercher tout cela et reviens. Je te donnerai beaucoup d'argent pour ton travail, plus que tu ne pourrais gagner dans une année de tout ton labeur.

- Je crois que tu devrais voir le docteur ou le curé, ma pauvre fille, dit l'homme qui lorgnait tour à tour la statue maladroitement ébauchée sur le lit et le fusil.

- Si tu fais ce que je veux, tu seras riche et je serai ta femme quand le désir te prendra tant que tu ne te lasseras pas de moi, dit encore Margot.

 

L'homme revint avec une grande quantité de provisions et de vin et tous ses outils sur un âne. Aussitôt, Margot lui fit amener la pierre levée dans la chambre. Il fallut ouvrir le mur pour y arriver puis Margot exigea que le mur soit refermé en disant qu'une chambre nuptiale ne devait pas être ouverte à tous les vents.

Fatigué, le torse luisant de sueur, l'homme lui expliqua qu'il s'était arrangé pour être tranquille une grosse quinzaine. Il disait cela d'un air content, comme s'il avait fait une bonne farce à on ne savait qui.

Il but de grandes rasades de vin en tournant autour de la pierre levée dans la chambre.

 

- Il faut qu'il soit couché, l'air de me regarder en souriant, dit Margot.

- Je dois d'abord la sculpter debout, dit l'homme en tâtant la pierre de ses doigts. Si tu veux de la belle ouvrage, tu dois me faire confiance et me payer.

 

Margot tira de la cache dans le mur une jarre de terre bien fermée par un chiffon huilé.

 

- L'argent est là, dit-elle, Tu pourras y puiser ta journée à ta convenance chaque soir, selon ce que tu estimeras ton travail.

 

L'homme hocha la tête.

 

- Tu es bien honnête, dit-il, mais ce n'est qu'une part du marché, je te trouve bien belle et tu as promis.

- Oui, j'ai promis, dit Margot en lui tendant un gobelet de terre empli d’un vin chaud fumant qui sentait les bonnes herbes revigorantes de la montagne.

 

Dès qu'il eut fini de boire, l'homme s'écroula lourdement sur le sol. Lorsqu'il s'éveilla, il était enchaîné par les deux chevilles à la maçonnerie neuve du mur de la chambre.

 

- J'ai promis et je ne tiendrai pas cette part du marché, dit Margot depuis le seuil, son fusil sur les bras, Les chaînes sont longues, il faut que tu prennes tes aises pour travailler. Je leur ai fait traverser le mur. Même avec tes outils, il te faudrait longtemps pour les briser et je ne serai jamais loin avec le fusil. Je te libèrerai quand ce sera fini. Essaie de travailler vite et bien.

 

Jour et nuit, l'homme taillait la pierre et Margot le nourrissait en abondance et lui donnait du vin chaud qui semblait décupler son énergie et éloigner le besoin de sommeil. Elle ne le quittait guère, guidant le ciseau de la voix et du geste mais se tenant toujours à distance des mains de l'homme.

Parfois, elle allait caresser la statue naissante après avoir raccourci les chaînes du sculpteur en tirant dessus depuis l'extérieur de la maison. L'homme la traitait de sorcière et maudite mais elle ne l'entendait pas, se contentant de louer ou de critiquer son travail et lui indiquant les corrections à apporter.

Le facteur vint et repartit avec la nouvelle que Margot avait trouvé un nouvel amour tant elle semblait radieuse et chantait les louanges de son tailleur de pierre. Le facteur ne vit pas le sculpteur mais demeura sans inquiétude car Margot affirmait que l’homme était, pour l’heure, parti couper du bois.

 

- Ma femme montera t’aider pour l’enfantement, dit le facteur en observant le ventre de Margot.

- Mon homme te fera savoir l’instant, dit Margot en riant.

 

Et ses dents blanches brillaient si bellement que le facteur regretta un instant d’avoir déjà pris femme car celle-ci était forte de toute la force nécessaire dans ces temps de dureté ; et riche, de surcroît. Et, durant un moment, il envia le tailleur de pierre qui avait su conquérir un tel trésor de vie.

 

Un jour, Margot dit que la statue toujours debout était à la parfaite ressemblance de son Julien. Il fallut coucher la pierre sur le lit qui craqua mais tint bon, étant de bois épais taillé à la hache et solidement chevillé pour économiser les clous.

Margot tira sur les chaînes et les raccourcit comme jamais elle ne l'avait fait, obligeant l'homme à s'asseoir sur le sol pour ne pas tomber.

Puis elle lui donna du vin à boire qui l'endormit très vite.

Puis elle se coucha avec le fusil tout contre la statue et l'enlaça et la bécota et lui murmura longtemps des niaiseries d'enfants qui s'aiment.

Puis vint l'homme noir, une ombre dans l'ombre épaisse de la chambre sans lumière.

 

- Tu sais mon désir et ma promesse, dit Margot sans un frémissement dans sa voix jeune.

- Je les connais, dit l'ombre, et tu sais que tu ne pourras pas me tromper comme ton sculpteur.

- Je le sais, dit Margot.

 

L'ombre la couvrit et elle gémit.

Puis l'ombre se tint debout dans la chambre et dit :

 

- Tes trois heures t'appartiennent.

- C'est le marché, lui répondit Margot avec assez d’indifférence. Trois heures, cela est vrai. Va, maintenant, laisse-nous seuls !

 

Il lui parut que l'ombre souriait avec ironie à cet ordre d'enfant mais elle s'en moquait bien.

L’ombre désigna le sculpteur endormi contre le mur.

 

- Celui-ci ne verra ni ne saura rien de ce qui va se passer entre toi et ton homme. Et nul ne pourra se souvenir de lui, pas même toi, durant tout le temps de notre marché.

 

Le sculpteur endormi fut tout soudain comme enveloppé de noirceur et d’oubli. Margot n’accorda pas un regard à cette absence.

L'ombre ne s'était pas encore retirée qu'elle se précipitait dans la cuisine, laissant la chambre dans son obscurité. Elle lança un grand feu de fagots crépitants et couvrit la table de friandises, bonbons, chocolats, macarons et d'autres merveilles encore qu’elle avait achetées et conservées au long des mois.

 

Quand Julien apparut sur le seuil de la chambre, bâillant et s'étirant, il dit :

 

- C'est la fête, ma Margot ?

 

Il réalisa sa nudité et se couvrit des deux mains car il était montagnard et pudique, mais Margot rit et lui dit en le cajolant qu'il faisait chaud, qu'ils étaient seuls, qu'il était beau et qu'elle-même, d'ailleurs, n'avait pas le moindre vêtement. Il lui dit qu'elle était belle et aussi... enfin, ces sortes de fadaises qu'on dit quand on s'aime très fort.

Il lui raconta son rêve d'un grand voyage dans des pays étrangers. Elle l'écouta. Elle lui raconta les nouvelles de la montagne et de ceux de la vallée. Il l'écouta et posa des questions. Il lui raconta... et ceci sans arrêt, s'interrompant l'un l'autre, s'arrêtant parfois de parler pour s'embrasser ou s'aimer un peu plus.

Il se montrait très doux, très prévenant. Il la traitait comme une fleur fragile. Il posait sa tête sur le ventre arrondi et écoutait et croyait entendre mais elle riait et se moquait des garçons qui ne comprennent rien aux filles.

Ils n'avaient de montre ni l'un ni l'autre et pas d'horloge, bien sûr. Julien voulut sortir regarder les étoiles dans la nuit froide. Elle l'accompagna, collée à lui.

 

- J'ai trop mangé, ma Margot, je me sens lourd.

 

Et Julien frissonnait et titubait un peu, aussi.

Margot ne dit rien. Elle regardait son beau profil, son front têtu. Elle touchait ses cheveux blonds et drus sur la nuque. Elle l'aida à s'asseoir sur une pierre bien plate.

Elle caressa ses épaules jusqu'à ce que la pierre soit redevenue tout à fait dure et froide, sans vie. Et puis elle sentit s'agiter quelqu’un dans son ventre et dit « C'est vrai, tu es là, toi » en souriant pour elle-même.

 

Elle ne sentait ni le froid ni la blessure des cailloux en marchant nue dans la nuit et se jeta dans le vide sans un cri ni un regret.

 

Sur la montagne, dans la petite chambre de la petite maison de Margot et Julien, on trouva un homme enchaîné qui pleurait, qui pleurait sans cesse et qui murmurait « L'homme noir, prenez garde à l'homme noir ! » comme un secret qui l'aurait terrifié.

On trouva aussi beaucoup d'argent dans une jarre de terre cuite.

Comme ils étaient de la montagne, âpres au gain mais honnêtes autant qu’on ne peut l’éviter ; comme chacun savait l’histoire de Margot et Julien, le maire et le curé décidèrent de consacrer tout cet argent à l'éducation de l'orphelin tiré du ventre de Margot qui était tombée de la falaise près de sa maison. L’enfançon était né un peu avant le terme. « C'est un miracle de la maternité », dit le docteur en expliquant que la mère avait survécu à ses blessures juste assez de temps pour que l'on trouve son petit.

On se tut sur tout le reste et sur la nudité de la mère aussi, comme on fait sur la montagne, même quand la misère vous a contraint à descendre dans la vallée.

 

Il y a à présent, quand vous arrivez de la plaine en vue de la montagne, un grand château blanc qui semble accroché au flanc de la pierre. C'est le château du fils de Margot et Julien, pensent les gens. Et ils pensent que l'orphelin a bien su mener sa vie en acquérant richesse et pouvoir, qui sont les seules choses qui vaillent quand le temps des vanités de la jeunesse a disparu. Ils en sont plutôt fiers mais personne ne va le visiter. Il semble toujours un peu trop grand à ceux qui le rencontrent ; il leur paraît un peu trop sombre.

Et on dit que son ombre est plus noire que l'ombre.

On dit aussi que dans le parc du château il y a une statue de pierre qui représente un jeune homme nu assis et qu'elle verse des larmes qui sont le secret de l'éternelle jeunesse du maître des lieux.

Parce qu'il les boit chaque jour.

Mais ce sont des contes.

 

.

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commentaires

Jenny 23/11/2010 03:23



J'ai bien aimé votre nouvelle !


JE vous invite à la publier sur : http://www.de-plume-en-plume.fr/



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