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9 janvier 2010 6 09 /01 /janvier /2010 22:08
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Sur Arthur Rimbaud, le premier adolescent insolent de la littérature française, tout a été dit, et plus encore, malheureusement. Il a été tellement récupéré: par les surréalistes pour son anarchie, par Paul Claudel pour la religiosité que ce dernier voyait dans ses écrits, par les soixante-huitards pour le «dérèglement de tous les sens», etc. Et même par les institutions les plus éloignées de la littérature: je veux parler de cet homme politique qui a intitulé un livre à partir de son expression de poète «voleur de feu» avant de devenir ministre de l'Intérieur (Dominique de Villepin, Éloge des voleurs de feu, 2004). Il fut utilisé et réutilisé, présenté, critiqué, commenté, annoté, analysé, expliqué, tellement qu'il ne reste presque rien qui puisse être dit à son propos à part le fait de renvoyer les lecteurs à l'énorme bibliothèque dont il fut l'objet depuis plus d'un siècle. Mais on se penchera, là, sur un préjugé qu'on a fini par lui coller et qui, favorisé par l'ignorance, n'est pas près de s'évaporer: son anarchisme et sa révolte.

Une lecture objective des lettres du Harrar suffit à nous montrer que Rimbaud n'est pas le révolté qu'on s'obstine à nous décrire: son œuvre est le seul théâtre de sa révolte de poète. Sa vie, loin de légitimer le grand mythe qu'elle a suscité, nous montre un consentement au pire nihilisme qui soit. Il a été déifié pour avoir renoncé au génie qui était le sien, comme si ce renoncement supposait une vertu surhumaine. Mais la vertu, si elle existe vraiment, ne peut être que dans le génie, jamais dans le renoncement au génie… S'arrêter à mi-chemin, c'est simple et c'est donné à tout le monde, à ceux qui ont une volonté de fer aussi bien qu'à ceux qui n'en ont point; mais continuer?

On me dira, pour disqualifier mon opinion, que continuer après avoir atteint le but final et grimpé jusqu'au sommet de la montagne n'a aucun sens, mais la littérature n'a jamais été une montagne et ses sommets sont aussi relatifs que son importance dans la société. La littérature n'est pas une course, ni une élection; c'est un travail continu, une activité qui ne possède ni limite, ni fin… Si Rimbaud avait continué, qui sait s'il n'aurait pas dépassé les "sommets" que sont Une Saison en Enfer (1873) et Les Illuminations (1875)…? Il est vrai que le mythe construit autour de Rimbaud suppose et affirme que plus rien n'est possible ni même concevable après la Saison en Enfer. Pourtant, beaucoup d'autres poètes et écrivains ont continué d'écrire après avoir écrit un chef-d'œuvre. Il y en a même qui en ont écrit plusieurs: Honoré de Balzac, Victor Hugo, Friedrich Nietzsche, Henri Michaux, Max Jacob, etc. Seule la mort constitue la limite et le point final, le point d'arrivée — pour reprendre l'image de la course… On ne peut que regretter cette œuvre encore plus grande que la Saison en Enfer et Les Illuminations et dont la démission de Rimbaud nous a frustrés, bien que de tels regrets ne soient pas très réalistes…

La grandeur de Rimbaud n'est pas dans les premiers cris (ou écrits) de Charleville, sa ville natale, ni dans les trafics du Harrar. Elle éclate à l'instant où, donnant à la révolte le langage le plus étrangement juste qu'elle ait jamais reçu, il dit à la fois son triomphe et son angoisse, la vie absente au monde et le monde inévitable, le cri vers l'impossible et la réalité rugueuse à étreindre, le refus de la morale et la nostalgie irrésistible du devoir. A ce moment précis où, portant en lui-même l'illumination et l'enfer, insultant et saluant la beauté, il fait d'une contradiction irréductible un chant double et alterné, il est le poète de la révolte, et le plus grand. L'ordre chronologique de la conception de ses deux grandes œuvres importe peu. De toute manière, il y a eu trop peu de temps entre les deux œuvres et presque tous ceux qui les ont étudiées savent que Rimbaud a porté la Saison et Les Illuminations en même temps. S'il les a écrites l'une après l'autre, il les a souffertes dans le même moment, et dans le même mouvement. Cette contradiction, qui le tuait, était son vrai génie.

Mais ne s'agirait-il pas, seulement et simplement, d'une panne d'inspiration? L’hypothèse est on ne peut plus légitime. Beaucoup d’écrivains ont mis fin à leurs carrières littéraires parce qu’ils n’avaient plus rien à dire ou qu’ils n’avaient plus envie d’écrire. Il y en a pour qui la littérature est liée à l’adolescence et à ses crises ; il est logique que tout désir s’évapore au sortir de cette période cruciale. Il se peut que cela soit vrai dans le cas de Rimbaud. D’autant plus que la révolte est généralement adolescente. Les grands terroristes de la bombe et de la poésie sortent à peine de l'enfance. Les Chants de Maldoror de Lautréamont (1869), sont le livre d'un collégien presque génial («cette épopée du Mal», comme la désigne Georges Bataille dans son essai La Littérature et le Mal, paru en 1957); Rimbaud a composé le plus clair et le plus poignant de son œuvre entre quinze et vingt ans.

Il est curieux de faire une comparaison entre le Rimbaud des œuvres poétiques et celui que nous présentent les lettres du Harrar. L'ex-poète n'y parle que de son argent qu'il veut voir «bien placé et rapportant régulièrement». (On peut expliquer le ton des lettres du Harrar par leurs destinataires, mais jamais on n'y voit l'effort du mensonge, ni un seul mot où l'ancien Rimbaud se trahisse.) Celui qui avait injurié Dieu et la beauté, qui disait avoir «horreur de la patrie», de l’armée, qui chantait dans les supplices, qui s'armait contre la justice et l'espérance, qui séchait glorieusement à l'air du crime, veut seulement se marier avec quelqu'un qui «ait un avenir». L'homme-roi sur la terre sans dieux, le mage, le voyant, l'intraitable forçat sur qui se referme toujours le bagne porte perpétuellement huit kilos d'or dans une ceinture qui lui barre le ventre et dont il se plaint qu'elle lui donne la dysenterie. (Rimbaud, qui chantait «le joli crime piaulant dans la boue de la rue», court à Harrar pour se plaindre seulement d’y vivre sans famille. La vie était pour lui «une farce à mener par tous». Mais, à l’heure de la mort, le voila qui crie vers sa sœur: «J’irai sous la terre et, toi, tu marcheras dans le soleil!» Quelle scandaleuse contradiction!) Où est donc l'ancien Rimbaud dans ces lettres? Il est clair que, pour pouvoir maintenir le mythe, il faut ignorer ces lettres décisives, à défaut de pouvoir les anéantir. On comprend qu'elles aient été si peu commentées, si peu citées dans les livres qui parlent du poète.

Mais, le Harrar n'était-il pas déjà annoncé dans l'œuvre? En effet, oui, mais plutôt sous la forme de la démission dernière. «Le meilleur, un sommeil ivre, sur la grève.» Plutôt nihiliste, sa révolte était celle d'un homme sans la moindre conviction, placé devant l'absurdité du monde. (Friedrich Nietzsche dit dans son livre La Volonté de Puissance: «Que signifie le nihilisme ? Que les valeurs supérieures se déprécient, les fins manquent; il n’est pas de réponse à cette question "A quoi bon?"» Cette dernière question n’est pas une projetée dans le temps, elle ne cherche pas nécessairement sa réponse dans l’avenir, fût-il immédiat, mais dans l’instant présent, à travers la conscience humaine où toute notion du temps s’annule obligatoirement en faveur d’un concentré personnel d’expériences diverses et de temps perdus.) Le vrai nihiliste n'étant pas celui qui ne croit à rien, mais celui qui ne croit pas à ce qui est. C’est le sens où va également la pensée de Jean-Paul Sartre quand il écrit : « Tout est gratuit, ce jardin, cette ville et moi-même. Quand il arrive qu’on s’en rende compte, ça vous tourne le cour et tout se met à flotter… Voilà la nausée.» (La Nausée, 1938.) Le sommet du nihilisme coïncide avec le suicide, puisqu'il coïncide avec l'effacement de l'être qui pense. Ne croyant plus à ce que je suis, je m'anéantis. Le renoncement au génie, dans le cas de Rimbaud, remplace le suicide: c'est le suicide choisi par le poète; c'est alors que l'homme réapparaît, dépouillé de son verbe, qui lui tient lieu d'arme, et peut continuer de vivre. Le nihilisme se voit alors remplacé par le consentement et le conformisme.

La rage de l'anéantissement, propre à tout révolté n'était qu'un fait littéraire. L'apocalypse du crime, telle qu'elle est figurée par Rimbaud dans le prince qui tue inlassablement ses sujets, le long dérèglement de tous les sens, tout ça ne forme qu'un ensemble de thèmes. Le seul fait réel était plutôt l'accablement nihiliste qui a bien fini par prévaloir, car la lutte et le crime lui-même excèdent l'âme épuisée. On dort, ivre, sur la grève, ou à Aden, et l'on consent, non plus activement, mais passivement, à l'ordre du monde, même si cet ordre est dégradant. N'être rien, voila le cri de l'esprit lassé de ses propres révoltes, lassé de toutes les révoltes. Il s'agit alors d'un suicide de l'esprit autre que celui des surréalistes et plus gros de conséquences. Le surréalisme, justement, au terme de son grand mouvement de révolte, n'est significatif que parce qu'il a tenté de continuer le seul Rimbaud qui soit intéressant. Tirant de la Lettre sur le voyant, et de la méthode qu'elle suppose et propose, la règle d'une ascèse révoltée, il illustre cette lutte entre la volonté d'être et le désir d'anéantissement, le "non" et le "oui".

Suicide de l'esprit, ai-je dit, et ça me paraît justifié par ce mot de Rigaut: «Vous êtes tous des poètes et, moi, je suis du côté de la mort». Vous êtes tous des poètes, dit-il, renvoyant l’allusion du côté du mythe du poète-Prométhée. Les premières théogonies nous montrent Prométhée enchaîné à une colonne, sur les confins du monde, martyr éternel exclu à jamais d’un pardon qu’il refuse de solliciter. Eschyle accroît encore la stature du héros, le crée lucide («nul malheur viendra sur moi que je ne l’aie prévu»), le fait crier sa haine de tous les dieux et, le plongeant dans une «orageuse mer de désespoir fatal», l’offre pour finir aux éclairs et à la foudre. «Ah ! Voyez l’injustice que j’endure!» s’écrie-t-il. Dans cette phrase significative, Rigaut constate la révolte des autres, mais, nihiliste, il préfère être «du côté de la mort», car il ne peut rien changer et il est fort conscient de ses limites… C’est une manière de leur dire que tout effort est vain. Sacrée absurdité !

Mais, est-ce vraiment la révolte qui animait le jeune Rimbaud? L’image négative de la révolte fut bien décrite et définie par Scheler dans son livre L’Homme du ressentiment. Pour ce dernier, en effet, le mouvement de révolte est plus qu’un acte de revendication, au sens fort du mot. Le ressentiment est défini comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée. La révolte au contraire fracture l’être et l’aide à déborder. Elle libère des flots qui, stagnants, deviennent furieux, deviennent déluge. Scheler lui-même met l’accent sur l’aspect passif du ressentiment, en remarquant la grande place qu’il tient dans la psychologie des femmes, vouées, par nature, au désir et à la possession. A la source de la révolte, il y a au contraire un principe d’activité surabondante et d’énergie. Scheler précise également que l’envie colore fortement le ressentiment. Mais on envie ce qu’on n’a pas, tandis que le révolté défend ce qu’il est. Il ne réclame pas seulement un bien qu’il ne possède pas ou dont on l’aurait frustré. Il vise à faire reconnaître quelque chose qu’il a, et qui a déjà été reconnu par lui, dans presque tous les cas, comme plus important que ce qu’il pourrait envier. La révolte n’est pas réaliste. Toujours selon Scheler, le ressentiment, selon qu’il croît dans une âme forte ou faible, devient arrivisme ou aigreur. Mais, dans les deux cas, on veut être autre qu’on est. Le ressentiment est toujours ressentiment contre soi. Le révolté, au contraire, dans son premier mouvement, refuse qu’on touche à ce qu’il est. Il lutte pour l’intégrité d’une partie de son être. Il ne cherche pas d’abord à conquérir, mais à imposer.

Il semble, en fin de compte, que le ressentiment se délecte d’avance d’une douleur qu’il voudrait voir ressentie par l’objet de sa rancune. (Nietzsche et Scheler ont raison de voir une belle illustration de cette sensibilité dans le passage où Tertullien informe ses lecteurs qu’au ciel la plus grande source de félicité, parmi les bienheureux, sera le spectacle des empereurs romains consumés en enfer. Cette félicité est aussi celle des honnêtes gens qui allaient assister aux exécutions capitales.) La révolte, au contraire, dans son principe, se borne à refuser l’humiliation, sans la demander pour l’autre. Elle accepte même la douleur pour elle-même, pourvu que son intégrité soit respectée et préservée.

Suivant ce raisonnement, je ne peux continuer à classer Rimbaud parmi les révoltés. Sa vraie révolte est un fait littéraire. En effet, héritier du romantisme, comme Lautréamont, il a voulu rendre la poésie exemplaire et trouver, dans ce qu’elle avait de plus déchirant, la raie vie. Il a divinisé le blasphème et transformé la poésie en expérience et en moyen d’action.

Enfin… L’homme n’a retrouvé sa grandeur que sur son lit d’hôpital, à l’heure de la fin difficile, où même la médiocrité du cœur devient émouvante : «Que je suis malheureux, que je suis donc malheureux… et j’ai de l’argent sur moi que je ne puis même pas surveiller !» Le grand cri de ces heures misérables rend par bonheur Rimbaud à cette part de la commune mesure qui coïncide involontairement avec la grandeur : «Non, non, à présent je me révolte contre la mort !» Le jeune Rimbaud ressuscite devant l’abîme, et avec lui la révolte de ces temps où l’imprécation contre la vie n’était que le désespoir de la mort. C’est alors seulement que le trafiquant bourgeois rejoint l’adolescent déchiré que nous avons si chèrement admiré. Il le rejoint dans l’effroi et la douleur amère où se retrouvent finalement les hommes qui n’ont pas su saluer le bonheur. Ici seulement commencent sa passion et sa vérité.
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commentaires

Sébastien Tournier 15/02/2010 20:20



Quel genre de guerre est-ce?
?
?
?
?
?



Mohamed Beji 12/02/2010 21:38


Geert Wilders dit que "parler librement est devenu une activité dangeureuse"...
Activité dangeureuse? C'est un euphémisme! Activité mortelle, plutôt!
Quand j'ai découvert ce blog, je croyais y trouver des gens doués de raision! Malheureusement, l'auteur semble parler à un clan de détraqués plus cons que leurs chaussures... Et en plus, ils se
permettent de le harceler et de le menacer! Que peut-on dire à ces gens écervelés? Rien! Mais qu'ils aillent implement se faire foutre!


Fransua 02/08/2009 03:28

Merci pour l'essai!

Fransua 02/08/2009 03:27

Un bel article et en plus bien documenté!

Nader Kamel 28/07/2009 22:43

On recherche de nouveaux talents, des plumes jeunes et écervelées!
Inscrivez vos commentaires et envoyez vos e-mails à grouputopia666@gmail.com
Merci

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